A quoi bon des journalistes ?
L'éditorial du journaliste et les réactions de ses confrères (cf. infra) montrent une belle unanimité - et un incroyable déni de réalité. Aujourd'hui, seuls les journalistes et les politiques croient ou feignent de croire que les médias font encore leur travail. Pour les citoyens, l'irréfutable réalité est tout autre: les journalistes ne sont plus que des porteurs de micros, des enregistreurs de discours officiels, des carpettes qui revendiquent "l'insolence"...
Car plus jamais les journalistes ne mettent les dirigeants politiques et économiques devant leurs contradictions; jamais ils n'évoquent leurs mensonges; jamais ils ne les forçent à s'expliquer jusqu'au bout, sans échappatoire; jamais ils n'interrompent cette fameuse langue de bois...
C'est tout particulièrement vrai dans les médias audio-visuels, plus encore à la télévision. C'est plus particulièrement vrai pour les dirigeants politico-économiques adeptes du libéralisme - puisque en France et Suisse les grands médias privés appartiennent à des multinationales capitalistes et les grands médias publics ont des dirigeants nommés par des gouvernements de droite (anecdote: le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel français 2007 ne compte qu'un seul membre qui ne s'affiche pas à droite !). Alors, forcément, les exceptions sont plutôt marginales (par leur diffusion): Canard Enchaîné, Acrimed, Monde Diplomatique...
Des preuves, chacun en a sous les yeux ces jours-ci, avec l'exemple de la bonne affaire immobilière du candidat-ministre Sarkozy. Qui affecte de croire qu'il s'agit d'une campagne de ses adversaires politiques - et non pas un article du Canard Enchaîné... contre lequel il n'ose même pas porter plainte ! Mais les journalistes gobbent ses réactions sans moufter, le doigt sur la couture du pantalon; sans lui demander pourquoi il ne rend pas publiques ses déclarations d'impôts, contrairement à sa promesse (et contrairement à Ségolène Royal).... Le cas de Sarkozy - comme celui de Blocher en Suisse - est exemplaire. Car si les médias faisaient leur travail, jamais ces candidats populistes n'auraient la moindre chance d'être élus, tant leur discours est éloigné de leurs actes, tant ils abusent de la faiblesse de leurs contradicteurs...
Et pour finir (provisoirement): un exemple caricatural - ce d'autant plus qu'il provient d'un article publié le même jour et dans le même journal que l'éditorial cité plus haut: lisez la dernière phrase de ce papier hilarant (c'est toujours moi qui souligne)...
.... la journaliste tente - en fin d'article, parce qu'avant ce n'est vraiment pas perceptible - de nous faire avaler qu'elle a fait son boulot. Malheureusement, on doit la croire sur parole - puisque les journalistes choisissent ce que les lecteurs peuvent ou ne peuvent pas lire: impubliable, dit-elle ! Etrange conception de son métier, étrange conception de la démocratie... sur le dos du lecteur-citoyen, puisque Jornot et Moro sont visiblement très contents d'eux-mêmes !
Car plus jamais les journalistes ne mettent les dirigeants politiques et économiques devant leurs contradictions; jamais ils n'évoquent leurs mensonges; jamais ils ne les forçent à s'expliquer jusqu'au bout, sans échappatoire; jamais ils n'interrompent cette fameuse langue de bois...
C'est tout particulièrement vrai dans les médias audio-visuels, plus encore à la télévision. C'est plus particulièrement vrai pour les dirigeants politico-économiques adeptes du libéralisme - puisque en France et Suisse les grands médias privés appartiennent à des multinationales capitalistes et les grands médias publics ont des dirigeants nommés par des gouvernements de droite (anecdote: le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel français 2007 ne compte qu'un seul membre qui ne s'affiche pas à droite !). Alors, forcément, les exceptions sont plutôt marginales (par leur diffusion): Canard Enchaîné, Acrimed, Monde Diplomatique...
Des preuves, chacun en a sous les yeux ces jours-ci, avec l'exemple de la bonne affaire immobilière du candidat-ministre Sarkozy. Qui affecte de croire qu'il s'agit d'une campagne de ses adversaires politiques - et non pas un article du Canard Enchaîné... contre lequel il n'ose même pas porter plainte ! Mais les journalistes gobbent ses réactions sans moufter, le doigt sur la couture du pantalon; sans lui demander pourquoi il ne rend pas publiques ses déclarations d'impôts, contrairement à sa promesse (et contrairement à Ségolène Royal).... Le cas de Sarkozy - comme celui de Blocher en Suisse - est exemplaire. Car si les médias faisaient leur travail, jamais ces candidats populistes n'auraient la moindre chance d'être élus, tant leur discours est éloigné de leurs actes, tant ils abusent de la faiblesse de leurs contradicteurs...
Editorial:
Démagogie triomphante, par Xavier Pellegrini, Le Temps, 26 février 2007
En guise de prélude à leur campagne, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy se sont vu offrir un bon bain de foule à l'invitation de TF1 et de son présentateur vedette Patrick Poivre d'Arvor. Les politiciens aiment ça. Avec raison: meetings, promenades au marché et autres débats à la salle communale sont encore le meilleur moyen de prendre le pouls de l'électorat, de le séduire aussi.
Mais est-ce le rôle d'une émission d'information de recréer artificiellement sur un plateau une place publique dont journalistes et experts - les plus susceptibles de mettre les candidats face à leurs contradictions, voire à leurs menteries - sont exclus ? Peut-on se permettre d'évacuer les grands enjeux pour laisser place à l'expression d'intérêts catégoriels? Des intérêts que les candidats promettent presque invariablement de défendre, avec juste ce qu'il faut de compassion dans la voix. L'intérêt général? On n'en a guère entendu parler dans J'ai une question à vous poser. C'est pourtant sur celui-ci que le vainqueur devra veiller.
On peut critiquer, bien sûr, la proximité parfois trop grande entre les politiciens et les journalistes. Et il est vrai que les deux corporations ont été bien aveugles ces dernières années. En ne voyant pas venir l'ascension de Le Pen en 2002. Ou en restant sourdes à la protestation populaire qui a conduit au rejet de la Constitution européenne.
Mais le remède de TF1, et dans une moindre mesure des autres chaînes qui cèdent à la mode, est pire que le mal. Face aux athlètes des médias que sont les leaders politiques français, les Français invités dans les studios sont de bien chétifs contradicteurs, dont les candidats ne font qu'une bouchée. Journalistes, spécialistes et adversaires politiques n'ont pas plus de bon sens. Mais les caméras et les micros ne les intimident pas. Ils affûtent leurs questions pour ne pas permettre à l'invité de prendre la tangente. Ils connaissent ses points faibles. Sans eux, c'est maintenant démontré, la démagogie triomphe.
Démagogie triomphante, par Xavier Pellegrini, Le Temps, 26 février 2007
En guise de prélude à leur campagne, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy se sont vu offrir un bon bain de foule à l'invitation de TF1 et de son présentateur vedette Patrick Poivre d'Arvor. Les politiciens aiment ça. Avec raison: meetings, promenades au marché et autres débats à la salle communale sont encore le meilleur moyen de prendre le pouls de l'électorat, de le séduire aussi.
Mais est-ce le rôle d'une émission d'information de recréer artificiellement sur un plateau une place publique dont journalistes et experts - les plus susceptibles de mettre les candidats face à leurs contradictions, voire à leurs menteries - sont exclus ? Peut-on se permettre d'évacuer les grands enjeux pour laisser place à l'expression d'intérêts catégoriels? Des intérêts que les candidats promettent presque invariablement de défendre, avec juste ce qu'il faut de compassion dans la voix. L'intérêt général? On n'en a guère entendu parler dans J'ai une question à vous poser. C'est pourtant sur celui-ci que le vainqueur devra veiller.
On peut critiquer, bien sûr, la proximité parfois trop grande entre les politiciens et les journalistes. Et il est vrai que les deux corporations ont été bien aveugles ces dernières années. En ne voyant pas venir l'ascension de Le Pen en 2002. Ou en restant sourdes à la protestation populaire qui a conduit au rejet de la Constitution européenne.
Mais le remède de TF1, et dans une moindre mesure des autres chaînes qui cèdent à la mode, est pire que le mal. Face aux athlètes des médias que sont les leaders politiques français, les Français invités dans les studios sont de bien chétifs contradicteurs, dont les candidats ne font qu'une bouchée. Journalistes, spécialistes et adversaires politiques n'ont pas plus de bon sens. Mais les caméras et les micros ne les intimident pas. Ils affûtent leurs questions pour ne pas permettre à l'invité de prendre la tangente. Ils connaissent ses points faibles. Sans eux, c'est maintenant démontré, la démagogie triomphe.
Réactions [recueillies par Le Temps] :
Romaine Jean, Coproductrice et présentatrice de l'émission «Infrarouge», à la Télévision suisse romande: «C'est le degré zéro du journalisme et de la démocratie. Ainsi donc, désormais, en France, le roi ou la reine reçoit ses vassaux, en direct à la télévision, en distribuant promesses et prébendes. Et personne pour lui demander, par exemple, comment tout cela sera financé. Le regard critique du journaliste est totalement absent de ce genre d'émissions. Que fait PPDA à J'ai une question à vous poser? Rien ! [...]»
Pascal Décaillet, Producteur et présentateur de «Genève à chaud» sur la chaîne genevoise Léman Bleu: «[...] Il manque dans ces émissions un médiateur et un traducteur, c'est-à-dire un journaliste. Peut-être que notre société veut liquider les médiateurs et que bientôt le micro sera transmis par une hôtesse. Peut-être que le public n'a plus besoin de lire les lignes de force que peut dégager le journaliste en interrogeant une personnalité ou en animant un débat. [...]»
Darius Rochebin, Présentateur du «Journal» et de «Pardonnez-moi», à la Télévision suisse romande: «Si ça ne remplace pas les interviews par des journalistes, cette formule est intéressante. [...] L'exercice est risqué pour les candidats. Ils peuvent difficilement s'attendre aux questions posées, alors que celles des journalistes sont plus prévisibles. Je crois d'ailleurs que cette émission est une réaction aux interviews de quelques journalistes qui posent des questions trop institutionnelles, trop ronron, comme Alain Duhamel. Cela dit, il est évident que la plupart des journalistes sont capables de titiller les candidats beaucoup plus efficacement que ces 100Français: on les sent démunis, intimidés devant les caméras et la personnalité qu'ils interrogent. Et ce qui manque terriblement dans J'ai une question à vous poser, c'est la relance, la deuxième question qui doit obliger l'invité à sortir du discours préparé.»
Romaine Jean, Coproductrice et présentatrice de l'émission «Infrarouge», à la Télévision suisse romande: «C'est le degré zéro du journalisme et de la démocratie. Ainsi donc, désormais, en France, le roi ou la reine reçoit ses vassaux, en direct à la télévision, en distribuant promesses et prébendes. Et personne pour lui demander, par exemple, comment tout cela sera financé. Le regard critique du journaliste est totalement absent de ce genre d'émissions. Que fait PPDA à J'ai une question à vous poser? Rien ! [...]»
Pascal Décaillet, Producteur et présentateur de «Genève à chaud» sur la chaîne genevoise Léman Bleu: «[...] Il manque dans ces émissions un médiateur et un traducteur, c'est-à-dire un journaliste. Peut-être que notre société veut liquider les médiateurs et que bientôt le micro sera transmis par une hôtesse. Peut-être que le public n'a plus besoin de lire les lignes de force que peut dégager le journaliste en interrogeant une personnalité ou en animant un débat. [...]»
Darius Rochebin, Présentateur du «Journal» et de «Pardonnez-moi», à la Télévision suisse romande: «Si ça ne remplace pas les interviews par des journalistes, cette formule est intéressante. [...] L'exercice est risqué pour les candidats. Ils peuvent difficilement s'attendre aux questions posées, alors que celles des journalistes sont plus prévisibles. Je crois d'ailleurs que cette émission est une réaction aux interviews de quelques journalistes qui posent des questions trop institutionnelles, trop ronron, comme Alain Duhamel. Cela dit, il est évident que la plupart des journalistes sont capables de titiller les candidats beaucoup plus efficacement que ces 100Français: on les sent démunis, intimidés devant les caméras et la personnalité qu'ils interrogent. Et ce qui manque terriblement dans J'ai une question à vous poser, c'est la relance, la deuxième question qui doit obliger l'invité à sortir du discours préparé.»
Et pour finir (provisoirement): un exemple caricatural - ce d'autant plus qu'il provient d'un article publié le même jour et dans le même journal que l'éditorial cité plus haut: lisez la dernière phrase de ce papier hilarant (c'est toujours moi qui souligne)...
Olivier Jornot, ou l'impossible succession des libéraux genevois, par Sandra Moro, Le Temps, 26 février 2007
GENEVE. L'ombre de l'ancien président du Parti libéral genevois est-elle imposante au point d'empêcher le renouvellement d'une formation en crise? Lui en doute, mais ceux qui en font un diviseur en sont persuadés. Portrait.
[...]
De l'affaire Bednarczyk, il ne dira rien. Quand on l'interroge, le geste est éloquent, Olivier Jornot resserre autour de lui les pans de sa veste et croise les bras. Rien ne doit filtrer. «J'ai tourné la page. J'ai fait la purge des passions. Je n'en veux à personne», assure-t-il. Pourtant quand on insiste un peu, après le discours apaisé, la remarque fuse. Brutale et impubliable. Les vieux réflexes ont la vie dure. "
GENEVE. L'ombre de l'ancien président du Parti libéral genevois est-elle imposante au point d'empêcher le renouvellement d'une formation en crise? Lui en doute, mais ceux qui en font un diviseur en sont persuadés. Portrait.
[...]
De l'affaire Bednarczyk, il ne dira rien. Quand on l'interroge, le geste est éloquent, Olivier Jornot resserre autour de lui les pans de sa veste et croise les bras. Rien ne doit filtrer. «J'ai tourné la page. J'ai fait la purge des passions. Je n'en veux à personne», assure-t-il. Pourtant quand on insiste un peu, après le discours apaisé, la remarque fuse. Brutale et impubliable. Les vieux réflexes ont la vie dure. "
.... la journaliste tente - en fin d'article, parce qu'avant ce n'est vraiment pas perceptible - de nous faire avaler qu'elle a fait son boulot. Malheureusement, on doit la croire sur parole - puisque les journalistes choisissent ce que les lecteurs peuvent ou ne peuvent pas lire: impubliable, dit-elle ! Etrange conception de son métier, étrange conception de la démocratie... sur le dos du lecteur-citoyen, puisque Jornot et Moro sont visiblement très contents d'eux-mêmes !
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