La Chine est l'avenir de la Suisse (et un peu son présent) (avant-blog VIII)

L'œuvre de Xiao Yu, Ruan, exposée au Kunstmuseum de Berne (Mahjong, été 2005) est bien victime de la censure - en Suisse, puisqu'elle est retirée de cette exposition. Or en quoi y aurait-il une bonne censure ici et une mauvaise censure en Chine - qui décide, sur quel critère ? Il semble donc que le débat ne peut pas porter sur ce point-là : la censure, toujours et partout, est inacceptable (même sous pseudonyme, cf. infra). En revanche, l'artiste n'a pas tous les droits; en démocratie, justement, il a les mêmes droits que tous les autres citoyens, ni plus ni moins : l'assassinat n'est toujours pas considéré comme l'un des beaux-arts...
C'est donc à ce niveau que doit se situer l'appréciation de l'œuvre précitée : enfreint-elle la loi ? La loi, ni la décence, ni la morale, ni rien d'autre : la loi. Cela me semble être le cas pour cette autre œuvre (qui me dérange beaucoup plus) de Xiao Yu - des souris vivantes cousues ensemble, paraît-il... Dans le cas de Ruan, il existe des procédures légales pour déterminer son sort : tout le reste n'est que censure, une censure prise sous la pression d'un politicien d'extrême-droite relayé par les médias populistes (cf. édito du quotidien Le Matin, ci-dessous) au nom d'arguments qui mélangent l'intégrisme religieux (qui veut faire passer dans la loi l'assimilation du fœtus à une personne, pour interdire l'avortement) à la franche stupidité. Et c'est au moins l'un des mérites de Ruan que de nous interroger sur cette limite entre l'art et la légalité. Cet être monstrueux, cette mouette-fœtus, cette chimère, n'est qu'un OGM (Organisme Génétiquement Modifié) plus visible que les autres; elle n'est qu'un exemple de l'utilisation des corps - animaux et humains - et des êtres vivants qui se fait de manière de plus en plus sauvage et mortelle dans le monde - dans des mines, dans des usines, dans des bordels, dans des émissions de télévision, dans les innombrables lieux de domination de l'Économie libérale toute-puissante. Pourquoi la Société, qui autorise tous ces abus, toutes ces exploitations, pourquoi la Société interdirait-elle l'œuvre de Xiao Yu ? Ou alors, n'est-elle pas le signe que l'exploitation de l'Homme par l'Homme est plus féroce et cruelle que jamais ?
| Le Matin > Opinions > Edito > Melina Sargenti (8 août 2005, page 18) «Il n'y a rien de plus insupportable dans notre société actuelle que le politiquement correct. Rien de plus détestable que tous ces spécialistes ès «je-sais-tout» qui passent leur temps à nous expliquer ce qu'il faut dire, manger, de quoi rire, comment conduire, où fumer. La censure est partout. Il ne passe pas un jour sans qu'un bien-pensant ne s'insurge contre un écrivain, un humoriste, un journaliste, un artiste. Mais lorsque, sous couvert d'art, on exhibe la tête d'un bébé greffée sur le corps d'une mouette, c'est stop. Décence et respect, vous connaissez ? La plastination du célèbre Dr. Hagens était déjà une mise en scène morbide, tout particulièrement lorsqu'on a appris que la majorité de ses cadavres ne venaient pas de donneurs consentants mais bien de condamnés à mort chinois. Dans le cas de l'"œuvre" de Xiao Yu exposée au Kunstmuseum de Berne, le symbole est encore plus écoeurant. il n'y a en effet aucune motivation, ni scientifique ni anatomique, pas plus qu'artistique. L'argument de la différence entre les cultures occidentale et orientale ne semble être là que pour servir la direction du musée de Berne. Sous prétexte de faire découvrir à la Suisse une Chine différente, elle ouvre ses portes à des créations nauséabondes et racoleuses. Ce petit être conservé dans le formol et le scandale qui s'annonce ne manqueront pas d'apporter au Kunstmuseum son lot de curieux. Et c'est bien ça le plus grave. Quoi que l'on pense de la vie après la mort, une telle théâtralisation n'est rien d'autre qu'un divertissement et du voyeurisme macabre. Ainsi, parfois, oui, la censure est nécessaire.» |
C'est pas de la merde, c'est le chien qui a chié (dicton portugais)
D'autres - plus intellectuels, sans doute - vivent mal cette censure d'un artiste de Chine (pays totalitaire) au cours d'une exposition en Suisse (pays libéral). La TSR, par exemple (JT de 19h30, 10 août 2005). Qui déclarait, au cours d'un reportage à propos des œuvres des artistes chinois visibles à Berne, qu'«elles échappent à la censure» qui les frappe en Chine «mais avec la polémique sur le fœtus, c'est à une autre sorte de blâme qu'elles s'exposent en Suisse»... La Suisse ne censure pas : elle blâme ! C'est assez dire l'immense avance morale et politique des Helvètes. Bizarrement, le résultat est le même : l'œuvre est invisible...
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